Tenet

Tenet ★★★½

(Spoiler-ish, j’imagine). En toute sincérité, j’avais besoin d’un film comme ça: une grosse machine à action, un engin en inox et en acier, en verre renforcé, semi-transparent pour que tu vois bien les rouages, la collection de peintures, l’orfèvrerie (c’est ce qu’on te dit) derrière laquelle se cache un gros piston plein d’huile — thud thud thud — un tourniquet. Machine au centre de laquelle je me laisse néanmoins embarquer, qui me garroche dans le temps et aux pourtours d’un monde en train de virer en couille, d’océans en train de réchauffer, d’un supply chain en train de nous ruiner — pas moyen de respirer. « We live in twilight times », « their oceans rose and their rivers ran dry » comme motivation suffisante du plus alambiqué et contradictoire complot de fin du monde que Nolan aurait pu inventer (lâche le yacht pour commencer) — mais n’est pas ça aussi le présent? Du sur-Bond avec ce que ça implique de bon et de mauvais: femme-objet en son centre, on n’y échappe malheureusement pas (c’est sa femme qui produit ses films — je me demande ce que ça donne à Noël à force de Cotillards). Bref, c’est pas sans ses Nolanismes — Dieu et la Reine savent que DUNKIRK était insupportable— mais j’ai l’impression qu’il a su ici appuyer sur la pédale de ses défauts pour en faire, si ce n’est pas exactement des forces, quelque chose comme un élan, du bruit, une grosse groove qui, pour une fois, a l’effet voulu (bye Zimmer, bonjour Göranssson), exit le manuel d’instruction (même si on fait semblant de t’expliquer les choses). Un film qui fonctionne moins comme un casse-tête ou un labyrinthe que comme une balade dans les formes (le montage parallèle qui n’a même plus besoin de coupe; deux temporalités en collision l’une vers l’autre) et textures qui préoccupent Nolan (à commencer par la façon qu’un complet trois-pièces bouge après avoir cassé la gueule à trois goons russes; ou encore l'éclat d’un catamaran d’oligarche qui fend les vagues sur la côte d’Amalfi). Washington, pour en revenir aux complets, en fait beaucoup: il donne au film un certain je ne sais quoi, un humour même (!) que le sourire narquois et les cheveux en bataille, mal lavés, de Pattinson complètent et complémentent à merveille. Ça fait ce que c’est venu faire, et je dois avouer que mon capital de sympathie est assez élevé en partant: Nolan a clairement lu les derniers Gibson (William) ou, comme lui, a trouvé une façon de parler de la civilization qu’on est en train de perdre, ou qu’on a déjà perdue — la main d’un fils dans celle d’une mère — en spéculant sur ce que les générations futures feront de nous, de nos erreurs, de nos fantômes. WWIII comme état perpétuel, civilisationnel, non pas comme un événement... Qu’il y ait des agents secrets pour nous sauver de nous mêmes est où Nolan se permet de faire du cinéma, il faut bien j’imagine, sinon ce serait déjà plus vivable. (Je me demande ce que Mark Fisher en aurait fait).

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