Manifesto

Manifesto

Je suis très sceptique devant le projet de Rosefeldt: le visionnement est fascinant, et comment pourrait-il ne pas l'être alors que Cate Blanchett joue 12 personnages (13 si on compte son dédoublement dans la partie du journal télévisuel) lisant divers manifestes artistiques ayant marqué le vingtième siècle (et un court extrait du Manifeste communiste en prologue, parce que c'est inévitable quand t'appelle ton film Manifesto)? Mais cela donne une drôle d'impression puisqu'il se dégage de l'ensemble une impression d'homogénéité, les divers extraits choisis tournant souvent autour des mêmes thèmes (pas d'originalité en art, la vérité plutôt que la sincérité, l'expression personnelle en art, etc.) Tout comme Cate Blanchett demeure Cate Blanchett même si elle se décline en 13 versions, on a l'impression d'entendre un seul manifeste artistique qui se déclinerait en d'infinis versions, aux nuances sommes toute mineures. Et pour moi, c'est un gros problème, parce que ça efface complètement les différences, pourtant essentielles, entre le dadaïsme et le futurisme, le pop art et le suprématisme, le surréalisme et le minimalisme, etc. Rosefeldt y parvient de manière très simple: en déracinant les textes de tout contexte politique, alors que tous ces manifestes, par leur nature même de manifeste, réagissent à un état du monde très précis. Le film m'a donné l'impression d'effacer l'Histoire, et Dieu sait qu'on est bon au 21ème siècle pour effacer l'Histoire; je trouve ça très dangereux, et au final insignifiant, parce qu'il est impossible de comprendre quoique ce soit de ces manifestes si on ne les replace pas dans leur contexte.

Par contre, il y a Cate Blanchett, qui en elle-même est un manifeste, mais un manifeste beaucoup plus intelligent que la proposition de Rosefeldt. C'est un cas exemplaire d'une star qui absorbe entièrement le film d'un cinéaste, au point qu'on est aussi bien de l'oublier et de se concentrer sur la star pour ne pas perdre son temps. Disons rapidement que je me suis demandé, à un certain point, qui d'autre aurait pu jouer dans ce film. La réponse, évidemment: personne. Ça n'a rien à voir avec une question de virtuosité, une Kate Winslet ou une Meryl Streep, ou bien d'autres, le sont tout autant, mais il y aurait eu quelque chose de off si c'était Kate plutôt que Cate; quelque chose ne collerait pas. La Cate que nous voyons ici est celle de I'm Not There, la Dylan défiant d'un air amusé les journalistes et les spectateurs (auditeurs) en les piégeant dans leurs attentes et l'image qu'ils projettent sur l'artiste pour l'y enfermer (d'ailleurs, Cate est née pour jouer chez Todd Haynes). Le manifeste de Cate puise notamment dans les citations concernant l'originalité et l'imitation, illustrant par son jeu que la vérité n'a rien à voir avec une quelconque originalité, les personnages étant pratiquement tous des stéréotypes sociaux, et que même dans l'imitation desdits stéréotypes il est possible de faire briller cette vérité, la vérité de qui est Cate Blanchett, pour le dire simplement. Il en ressort un tout autre manifeste que celui voulu par Rosefeldt (enfin je crois): le plus beau des manifestes pour l'acteur et l'actrice de cinéma au 21ème siècle.

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